La laiterie, le cœur de l’économie et de la vie sociale

I – Le contexte de la vie agricole

De 1900 à 1970 (et avant !) le lait représentait la principale source de revenu des familles de cultivateurs. L’argent « frais » touché chaque mois permettait de faire face aux dépenses quotidiennes. Bien sûr les produits de la basse cour et le lait de chèvre Ŕ fabriqué dans chaque ferme- rapportaient un peu, ils étaient souvent  vendus  directement à la ferme ou quelquefois au marché de Montluel. Mais quand il s’agissait d’acheter de l’huile, du sucre, du sel, des vêtements, de payer le médecin ou de faire face à des dépenses courantes c’est le lait qui procurait l’essentiel des revenus.

En outre, il fallait chaque année payer le passage de la batteuse. A la Saint Martin (11 novembre), on payait le fermage (location des terres) et on réglait les dépenses d’entretien de la charrue et  des outils aratoires et le maréchal ferrant. La seconde source de revenu était la vente de blé, s’il en restait  après la moisson, compte tenu des besoins des familles.

Cela dit, les exploitations étaient le plus souvent petites et  morcelées. Elles ne comptaient que quelques bêtes et  les rendements  étaient  faibles. Les vaches non sélectionnées  produisaient de 5 à 15 litres de lait par jour. Dans certains cas, en particulier lorsque les vaches avaient « fait leur veau » depuis longtemps, les familles n’apportaient à la laiterie que 5 litres de lait par traite !

 Un examen des métiers pratiqués à Pizay lors du recensement de 1936  fait ressortir les éléments suivants : 79 % des habitants proviennent de familles de cultivateurs ou de cultivatrices ou, pour quelques uns, sont  ouvriers agricoles, 6% correspondent à des métiers directement  liés à l’agriculture ( maréchal ferrant, charron, mécaniciens…) et 15 % exercent d’autres métiers (sabotier, épicier, instituteur….) ( voir annexe 1). La population vivait donc massivement de l’agriculture !

Dans ce contexte, l’exemple suivant  cité par un ancien de Pizay concernant la taille d’une exploitation peut nous permettre de mieux comprendre la réalité de l’époque (années  1950) :

 Cette « ferme-type » comprend 6 hectares en propriété et 4 hectares en location, 4 vaches, un troupeau de chèvres, un cheval, une basse cour. Soixante pour cent de l’exploitation est constituée de prés.

  Pour compléter cette information citons un tableau général de l’activité agricole,  qui décrit  il y a un peu plus d’un siècle, en 1907, les ressources  du village dans les termes suivants : ( « dictionnaire du département de l’ Ain »- voir bibliographie)

« La récolte en année moyenne est d’à peu près 3000 quintaux de blé, un peu de seigle, sarrasin, avoine, colza, chanvre, 1200 quintaux de pommes de terre, 1200 quintaux de betteraves, 800 quintaux de fourrage artificiel, 1600 quintaux de foin, 150 hectolitres de vin. L’effectif moyen des animaux est d’environ 59 chevaux, 10 ânes, 5 taureaux, 10 bœufs, 305 vaches, 105 élèves bovins, 50 porcs, 45 chèvres. La population est essentiellement  agricole, elle fait un grand commerce de lait avec Lyon… »  Il y avait donc déjà une forte activité laitière à Pizay avant qu’un syndicat de collecte de lait ne se mette en place a près la guerre de 1914. Un siècle plus tard il n’y aura plus aucune vache laitière sur le territoire de la commune !

II – La vie pastorale

Les Pizolands vivaient donc entourés  de vaches laitières. A partir de témoignages, il nous est possible d’imaginer quelques aspects de la vie quotidienne pendant la première partie du 20 ème siècle :  

  • Il n’y avait pas de clôtures. Les vaches étaient gardées le plus souvent par les jeunes filles, les garçons aidant leurs pères dans les champs et les bois.
  • La journée était rythmée par les traites des vaches exercées à la main par les hommes et les femmes. (une le matin de bonne heure et une le soir) Après cela les hommes sortaient le fumier de l’écurie et allaient au bois.
  • Il y avait un prés clos pour les chevaux (« l’embauche ») et  un prés clos pour mettre les vaches  le  dimanche  pendant et après la messe. (« l’embauche du dimanche »)
  • Il arrivait que les bêtes divaguent. Elles avaient tendance à manger les betteraves et couraient dans les champs. Par temps pluvieux cela remuait la boue.

C’est ainsi qu’en 1899 ( le 22/09) le maire a édicté l’arrêté suivant :

« Le maire, le conseil municipal et les plus fort imposés entendus déclarent l’interdiction d’étendre le pâturage dans les prés d’autrui à causes des pluies torrentielles. »

III – Le fonctionnement de la laiterie de Pizay

laiterie

Après la guerre de 1914 les cultivateurs de Pizay ont construit un bâtiment et créé un syndicat agricole chargé de la collecte du lait. Il s’agissait d’un lieu de collecte seulement. Le lait était ensuite transporté à la coopérative laitière de la Valbonne et transformé là bas (fromage blanc, beurre..). Le volume des traites de chaque journée était noté sur le « carnet du lait » et  payé chaque mois dans une salle de la mairie par le syndicat.

Le bâtiment comportait un bassin rempli par l’eau du puits qui se situait à l’intérieur de la laiterie. Le lait était mis dans des bidons de 20 litres qui pouvaient ainsi être refroidis pendant la nuit. La traite du matin, quant à elle,  partait « en l’état » et était chargée rapidement sur le camion de lait qui n’attendait pas ! Chaque ferme apportait des bidons de lait de 5 litres environ ou des petits seaux réservés à la traite, les « seillettes ».

Ces bidons étaient placés dans des charrettes que  les cultivateurs fabriquaient eux-mêmes souvent à partir de roues de vélos. Elles étaient soit tirées à la main soit accrochées derrière un vélo comme des remorques. A la laiterie, le contenu de ces récipients était pesé puis placé dans des bidons de 20 litres.

Chaque matin le camion de ramassage partait à 7 heures 30.la première traite devait donc être finie à 7 heures !

Avant que le syndicat agricole n’eixiste, les laitiers de Lyon venaient chercher le lait dans la commune. Lorsqu’ils ne venaient pas, le produit de la traite était perdu. L’organisation de la collecte par le syndicat agricole a permis aux cultivateurs d’être assurés de revenus réguliers.

IV .La syndicat agricole

Le syndicat agricole était une association de producteurs .Les cultivateurs élisaient un conseil d’administration. Les administrateurs élus étaient chargés de gérer la collecte .Ils assuraient les relations entre les producteurs et la laiterie, ils faisaient les comptes et distribuaient l’argent liquide chaque fin de mois. Ils organisaient l’expédition du lait au plan local. (En effet, chaque village avait une forme particulière de collecte du lait. A Pizay, les quartiers du village étant regroupés, cela a favorisé cette forme de collecte).

D’une manière générale, le syndicat agricole permettait de réguler les flux de lait car selon les périodes certaines fermes produisaient plus ou moins de lait. Jusqu’ à la fin des années 1960 les cultivateurs les plus âgés étaient attachés à cette forme de collecte et de conditionnement  du lait qu’ils avaient créée.

La laiterie effectuait aussi une vente directe de lait pour les non cultivateurs du village. Il faut préciser qu’à l’époque (entre 1930 et 1970) les familles avaient une grosse consommation de lait.

V La vie sociale

charettePierre Grimand commente en ces termes le rôle social joué par la laiterie :
«  beaucoup de mariages se sont faits à la laiterie ! C’était un point de rassemblement, un point de concentration des jeunes ». Tous ceux qui ont connu cette laiterie disent à quel point elle était importante comme lieu  quotidien de discussion,  de plaisanteries voire de « baiser volés » ! Les garçons étaient  sûrs de pouvoir y rencontrer tout naturellement les jeunes filles qui leur plaisaient ou simplement  « bonnes copines » !

VI .fin du syndicat du lait et l’évolution de l’agriculture à Pizay 

A partir des années 1950, les petites exploitations agricoles ont disparu petit à petit faute de rentabilité. Cette disparition a permis à de plus grosses fermes de se développer. Ces dernières ont fait appel à de nouvelles méthodes de travail :

  • Machines à traire
  • Répartition automatique du lait dans des tanks réfrigérés sur place –
  • Collecte du lait par camions dans les fermes pendant la nuit

Les petites exploitations ont souhaité conserver  cette forme de collecte du lait à la laiterie. Des tiraillements sont alors  apparus entre les propriétaires de grandes et de petites exploitations. En 1973, en présence du maire Pierre Grimand , les deux derniers administrateurs, Joseph Anselme et André Péguet  ont  clos d’un point de vue juridique le syndicat agricole de collecte du lait de Pizay .

La production laitière à  Pizay était terminée. Pourvu de terrains plats le territoire de la commune rendait possible l’utilisation de machines agricoles. Seules les exploitations de taille importante pouvaient être rentables. Les familles, ne subissant plus les contraintes de l’élevage laitier, pouvaient en outre, bénéficier d’horaires plus réguliers et moins exigeants. Par ailleurs, les épouses pouvaient exercer une activité professionnelle garante d’un revenu régulier en dehors de l’agriculture. Toutefois, l’arrêt de la production laitière marquait aussi la fin d’une époque, d’une certaine vie d’échange, de solidarité, de communauté, de convivialité naturelle. La laiterie était le symbole d’un destin commun, d’une vie partagée de tous les jours, d’un esprit coopératif, d’un bien professionnel commun à tous. Comme partout, de nouvelles formes de vie sociale et d’individualisme se sont imposées. Et le métier de cultivateur s’est profondément transformé.

Philippe POIRSON

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